11.11.03

[ luttes des classes ]

"L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes. […] Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte." (Karl Marx, Friedrich Engels)

C'est comme si, aujourd'hui, ce concept de la lutte des classes avait été perverti, détourné de ses fins légitimes. D'ailleurs, on ne parle plus guère de lutte des classes, à peine de "bourgeois" et plus du tout de "prolétaires" ; ceux qui disent se situer un peu plus à gauche évoquent parfois le "patronat" pour dénoncer tout autant sa richesse que son cynisme, mais ils se gardent bien d'en dire beaucoup plus : soit qu'ils n'aient rien à ajouter, soit qu'ils craignent la réponse d'une frange de l'électorat, rivale plus qu'ennemi du patronat. Pour expliquer les remous qui agitent nos sociétés, on va avoir de plus en plus recours à des antagonismes factices, des succédanés de lutte des classes : arabes contre juifs, démocratie contre terrorisme ; contrairement à l'originale, ces luttes des classes-ci se révèlent bi-directionnelles : les démocraties oppriment les pays pauvres dont le terrorisme est la réponse, les terroristes oppriment les démocrates de leurs menaces. Tout le monde y trouve de quoi désespérer. Elles sont divisibles, déclinables, modulaires, selon le temps et les circonstances : fascisme/anti-fascisme, musulmans/islamophobes, juifs/judéophobes, homosexuels/homophobes, etc. Ainsi le conflit israélo-palestinien (une guerre coloniale, à quelques spécificités près) est décrit comme une haine entre arabes et juifs (naturalisation d'un problème politique) pour laquelle chacun a des raisons d'en vouloir à l'autre, puis est divisé en deux antagonismes antagoniques, musulmans/islamophobes et juifs/judéophobes (radicalisation et globalisation d'un conflit local).

Je ne nie pas l'existence de l'antisémitisme, de la judéophobie, de l'islamophobie, de l'homophobie, du terrorisme. Je ne la nie pas et je la condamne, fermement. Toutefois, je récuse le fait qu'on utilise ces racismes, phobies et terreurs comme paradigmes. La xénophobie n'explique pas la société, c'est au contraire la société qui doit nous dire pourquoi elle produit la xénophobie. En expliquant les malheurs du monde par la nature ou l'identité de ses acteurs, on occulte les vrais problèmes, qui sont politiques, économiques, sociaux. On désigne un faux ennemi pour protéger le vrai.

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